mercredi 20 septembre 2017

Lettre au pape

Chère Sainteté, 

Votre dernière lettre à l’occasion de la journée des migrants prévue le 14 janvier 2018, a été publiée dès la fête du 15 août… Une occasion avant la rentrée de revenir sur votre politique en faveur des migrants, une politique que vous n’hésitez pas à tirer des propres paroles de l’Ecriture sainte, en citant dès les premières lignes l’un des cinq premiers livres de la Bible, le Lévitique : « L’immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un compatriote, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d’Égypte. Je suis le Seigneur votre Dieu » (Lv 19, 34). Je crois que l’on peut employer, plutôt que le mot « immigré » qui sent très fort notre ultra-modernité, le mot « étranger ». Toute la Bible insiste sur l’accueil de l’étranger, la civilisation hébraïque est en symbiose sur ce point avec toutes les plus vieilles civilisations de l’humanité, dans lesquelles l’hospitalité est un devoir sacré. 

Il ne vous aura pas échappé néanmoins, qu’il existe une petite nuance entre « hospitalité » et « immigration ». L’hôte ne s’installe pas ; l’immigré si. L’accueil de l’étranger, tel qu’il est recommandé dans la Bible et dans ce passage du Lévitique en particulier, relève du devoir d’hospitalité, qui est sacré. Il ne s’agit pas, pour les juifs de faire de la place aux étrangers dans la Terre promise, sinon sous certaines modalités bien précises et vraiment drastiques, qui sont définies dans la Torah et sur lesquelles nous allons revenir. 

Disons tout de suite que ce qu’on lit dans l’Ancien Testament, c’est exactement l’inverse de l’accueil de l’immigré, c’est plutôt le nettoyage ethnique. Notre gloire nationale, l’abbé Pierre, malgré ou à cause de sa piété réelle, s’en était scandalisé, avouant d’ailleurs n’avoir découvert ces passages de l’Ecriture que tardivement dans sa vie de prêtre. Des exemples ? Yahvé donne l’ordre à Moïse d’exterminer les Madianites au chapitre 31 du livre des Nombres. Madian est une terre au sud de la Mer Morte, les femmes madianites sont coupables d’avoir tenté de séduire les Hébreux, pour les détourner du culte de Yahvé. La vengeance de Yahvé a été terrible : « Les Hébreux tuèrent tous les mâles ». Et Moïse insiste : « Tuez toutes les femmes qui ont connu un homme en partageant sa couche. Ne laissez la vie qu’aux petites filles qui n’ont pas partagé la couche d’un homme et qu’elles soient à vous » (sic). Comme compréhension de l’étranger, avouons qu’on fait mieux. Dans le Deutéronome, cinquième des Livres de la Torah, ce sont les Cananéens qui doivent être exterminés. Moïse l’ordonne. C’est Josué qui passera à l’acte pour conquérir la Terre promise, en exterminant ses anciens habitants, hommes et femmes : « Josué battit tout le pays (…) il ne laissa aucun survivant. Il frappa d’anathème tout ce qui respirait, comme l’avait ordonné le Seigneur, le Dieu d’Israël » (Juges 10, 40). On pourrait continuer cette funèbre énumération… Une chose est sûre : les Hébreux arrivant dans la Terre promise, ne sont pas invités par Yahvé au vivre ensemble, mais à l’extermination.

Quant à l’accueil de l’étranger, dont il est question dans le Lévitique, si l’on va au-delà de la simple hospitalité à l’occasion d’une visite, je crois qu’il faut interpréter les passages « accueillants » à travers cette formule au chapitre 12 du Livre de l’Exode : « Si un étranger en résidence chez toi veut faire la Pâque pour Yahvé, tous les mâles de sa maison devront être circoncis, il sera alors admis à le faire, il sera comme un citoyen du pays. Mais aucun incirconcis ne sera admis à le faire ; la loi sera la même pour le citoyen et pour l’étranger en résidence chez vous… » (12, 48). Nous tenons là le sens réel du passage cité par vous, sainteté : les étrangers en Israël seront traités comme les souchiens, du moment qu’ils se convertissent, s’étant fait circoncire. Loin de respirer la largeur d’esprit et l’accueil de ceux qui n’ont pas la même culture, ces vieux textes exhortent tous à une assimilation, qui, si elle est impossible doit céder la place à l’extermination.

Ce sont les chrétiens qui ont modifié le message de haine au nom duquel Israël a pris racine en Terre promise. Je citerai un seul texte, antique : la biographie de l’évêque Cyprien, pape de Carthage, mort martyr (exterminé non exterminateur) en 258. C’est son propre diacre Pontien qui écrit et il souligne ce fait qu’il trouve admirable et sans antécédent dans l’histoire : Cyprien au risque de sa vie intervint lors d’une épidémie de peste et plus fort que les saints de l’Ancien Testament souligne Pontien, plus fort que Tobie, il soignait au péril de sa vie non seulement les chrétiens, ses coreligionnaires, mais tous ceux qui en avaient besoin. Albert Camus se souviendra d’ailleurs de cette histoire carthaginoise, lorsqu’il écrira La Peste. C’est le Christ qui ne fait pas acception de personne, pas le Vieux Testament… Ce qui ne signifie pas qu’un chrétien doit accueillir les immigrés pour qu’ils habitent sa terre, en en modifiant l’équilibre culturel, mais qu’il doit secourir celui qui est dans la difficulté, en s’investissant personnellement. De même que l’on ne doit pas confondre l’hospitalité et l’immigrationisme, de même il ne faut pas confondre l’universalisme chrétien respectueux de chaque identité et le mondialisme qui les détruit.

Avec mon respect le plus filial pour votre œuvre si nécessaire de réhabilitation de l’Eglise catholique.

Post scriptum : Après avoir publié ce texte dans Minute, j'ai reçu un courrier, qui, venant d'un hébraïsant donne plus de poids encore à ma critique, me certifiant que le mot "ger" en hébreu signifie à la fois étranger, hôte et converti"

mardi 12 septembre 2017

René Laurentin face à Marie

Il était né le 19 octobre 1917 à Tours. Il vient de s'éteindre, à l'approche de son centième anniversaire, ayant publié son centième livre. René Laurentin aura beaucoup
travaillé pour le Royaume de Dieu. C'est ce grand travailleur que je voudrais saluer.

En 40, il fait la guerre comme officier d'infanterie. Il est fait prisonnier et passe toute la guerre en captivité. Cet élément de sa biographie m'a frappé : on est tellement seul quand on est prisonnier ! C'est sans doute au cours de ces cinq longues années que sa dévotion à Marie se fortifie, au point de devenir toute sa vie. Ordonné prêtre le 8 décembre 1946, pour la fête de l'Immaculée conception, il entreprend trois doctorats, qui portent tous sur la Vierge Marie, en particulier sur son sacerdoce.

Le rôle du  prêtre n'est-il pas d'offrir le Christ au monde, d'insérer l'éternelle offrande du Fils à son Père dans l'espace-temps ? N'est-ce pas Marie, la première, qui offre le Christ au monde ? N'est-ce pas par la liberté de son OUI que l'humanité a pu se racheter du premier péché ? Toute grâce de Dieu implique une liberté de l'homme. Au moment de l'Annonciation, lorsqu'elle dit à l'ange Gabriel, "voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole", elle représente la liberté de toute l'humanité, dont elle est en quelque sorte la marraine pour toujours. Notre liberté d'enfants de Dieu, méritant l'éternité divine par la grâce, cette liberté est issue de la sienne. Elle a été la première.

A Saint-Nicolas du Chardonnet, il existait une confrérie de Marie reine du clergé. L'autel est au fond de l'église sous la petite coupole érigée par Gustave Eiffel. Marie est reine des prêtres, parce qu'elle est prêtre elle-même, la première offrante, au Temple, 40 jours après la naissance de son fils. C'est en tant que prêtre qu'elle est reine des apôtres, recevant avec les Onze l'Esprit qui leur avait été promis.

J'entends certains d'entre vous me dire : mais si Marie est prêtre, on peut donc ordonner des femmes prêtres... C'est ignorer la différence entre le sacerdoce ministériel, qui a toujours été réservé aux hommes, et le sacerdoce royal, dont nous faisons tous et toutes partie. Mon cher Cajétan parle à ce sujet du sacerdoce comme officium, comme charge, c'est celui que j'ai l'honneur de porter. Mais il y a un autre sacerdoce, le sacerdoce comme excellence, le sacerdoce comme vertu, dit Cajétan. Par ce sacerdoce, nous sommes chacun prêtres, offrant notre sacrifice intérieur et réalisant "ce qui manque à la Passion du Christ". Ce sacrifice, personne ne peut l'offrir à notre place, il en va de notre salut, nous sommes bien le "royaume de prêtres" prophétisé par le livre de l'Exode et aperçu par le Voyant de l'Apocalypse (1, 9). Et dans ce peuple de prêtres, qui s'élance vers son Sauveur, Marie est la première. Elle offre son sacrifice, nous allons le 15 septembre fêter Notre Dame des 7 douleurs : qui connaît les douleurs de Marie ? Qui a vu "le glaive qui lui a transpercé le coeur ? Elle s'offre, comme chacun d'entre nous, elle offre son Fils... Elle l'a présenté au Temple. Il s'est laissé offrir par elle en une divine condescendance.

J'ai toujours aimé cette idée du sacerdoce de Marie, qui est le modèle du nôtre et le sacerdoce par excellence. Marie a cultivé à un haut degré la vertu d'offrande, nous devons l'imiter en cela et vivre de la Passion du Christ, transformer le mal qui nous atteint en un bien éternel par l'acceptation : FIAT.

Au Cénacle Marie n'est pas lors de la dernière Cène alors que Jésus donne à ses apôtres le pouvoir de consacrer le pain et le vin, en redisant ses propres paroles : ceci est mon corps, ceci est mon sang. Mais, à la Pentecôte, quand les apôtres reçoivent l'Esprit saint qui leur donne une puissance divine, Marie est avec eux, elle partage leur joie, après tant de tristesse, elle a dû en ce moment retrouver les accents de son Magnificat. Marie est notre initiatrice au festin de l'Esprit, comme ele fut celle des apôtres.

Je suis sûr que le Père Laurentin acceptera cet hommage que je lui rend en saluant Marie. Il a été son chantre infatigable, cherchant ses traces partout dans le monde, allant à la fin de sa vie jusqu'à rédiger un dictionnaire des apparitions mariales, après avoir signé cinq gros volumes de documents authentiques des apparitions de Lourdes. Il n'était jamais fermé au souffle de l'Esprit dont Marie a éternellement épousé le feu. Il avait un a priori favorable pour toute apparition sérieuse. On a pu lui reprocher d'avoir pris parti pour Medjugorjé, et voilà qu'aujourd'hui la hiérarchie catholique est obligée (après moult tergiversations) de reconnaître l'authenticité des premières apparitions bosniaques.

Il a pris aussi vigoureusement partie pour Mère Yvonne Aimée de Malestroit, une mystique bretonne dont Rome ne voulait plus entendre parler. Il a rouvert le dossier qui avait été fermé de manière autoritaire. Aujourd'hui personne ne peut nier le caractère surnaturel de cette destinée hors norme, avec bilocations, prédictions vérifiées et autres miracles étonnants, qui font penser à ceux du Padre Pio. Je ne résiste pas à citer une phrase de Jésus à la jeune Yvonne Beauvais, qui touchera profondément le coeur de Julien Green (cf. Le Bel aujourd'hui p. 241) : "Je ne fais aucune distinction entre un coeur innocent et un coeur coupable. C'est celui qui m'aime davantage qui m'est le plus cher".

Le Père Laurentin fut expert et journaliste au concile Vatican II, écrivant parfois chaque jour pour le Figaro. Mais ce n'est pas le grand espoir conciliaire qu'il a gardé au coeur. Ses gros bouquins sur le Concile, ses fameux "bilans", publiés aux éditions du Seuil, ne sont plus lus par personne. En revanche, son oeuvre de bibliste, traquant les traces de la Vierge Marie dans la Bible, ne cesse pas d'intéresser un vaste public. La synthèse sur les Evangiles de Noël, je ne manque jamais de l'ouvrir chaque année pour Noël, justement. C'est lui qui m'a fait comprendre l'importance de la Fuite en Egypte, première confrontation entre le Christ enfant et un pouvoir totalitaire. Quant à son oeuvre de mariologue, elle est tout simplement sans équivalent dans le monde... Il aura donné le goût de prier Marie à plusieurs générations de lecteurs.

dimanche 10 septembre 2017

Réponse à Albert 76 sur François

"Mon Père, je m'interroge, mieux: j'ai interrogé des prêtres. Ils ne m'ont pas donné de réponse. Peut-être trouvaient-ils ma question oiseuse? impertinente? Ce n'était pas mon intention. Alors je réessaye, peut-être aurai-je une réponse avec vous. Je schématise, et voila la question: COMMENT SE FIER AU JUGEMENT D'UN PAPE QUI RÉPOND NE PAS ÊTRE LA POUR JUGER ?"
Cher Albert 76, votre question est très importante, parce qu'en disant "Qui suis-je pour juger ?" le pape François a donné l'impression à certains de ne pas vouloir faire le pape, de s'abstenir de tout discours normatif, en se contentant, comme il le répète souvent, "d'accompagner", c'est-à-dire au fond d'approuver. L'objection est de taille et l'on ne s'en débarrasserait pas d'un revers de main.

Il y a une deuxième objection, celle au fond que vous formulez : le pape pose des jugements sur des personnes. Je pense aux pauvres Franciscains de l'Immaculée. Cette congrégation parfaitement reconnue, il l'a persécutée et c'est bien au nom d'un jugement personnel qu'il portait sur une manière d'être religieux qui ne lui plaisait pas. On ne sache pas, par exemple, que le pape blanc s'en soit pris au pape noir, quand ce dernier a dit que le diable n'existait pas. Cette affirmation d'un homme qu'il a fait nommer à la tête des jésuites, manifestement... il ne la juge pas. Il est donc très clair que le jugement du pape sur telle ou telle personne est obéré par des présupposés, au point qu'on peut penser qu'il a raison de dire : "Qui suis-je pour juger ?" et que cette question, il devrait parfois se l'appliquer à lui-même.

Le pape, dans sa fonction de pape, doit pourtant, en nom Dieu, juger des personnes. Mais la plupart du temps, cela doit passer par une procédure canonique. La distinction des trois pouvoirs n'étant pas théologique, le jugement du pape peut en droit se porter sur des personnes, non seulement celles qu'il nomme à tel ou tel poste, mais surtout celles qu'il condamne. Voilà pour ce que j'ai appelé ici la deuxième objection.

Revenons à la première: le pape s'abstient-il volontairement de tout discours normatif? Il est clair que par tempérament il fuit de tels discours, mais par fonction, il doit en assumer quelques uns. Ces discours ne portent pas sur des personnes, mais sont supposés refléter un discernement, en départageant la vérité et l'erreur. Dans ces circonstances, non seulement le pape peut juger, mais il doit juger.

Au fond la formule: Qui suis-je pour juger? est profondément juste si l'on en définit correctement l'objet. "Seul Dieu sonde les reins et les coeurs" répètent les prophètes de l'Ancien Testament. "Le jugement a été remis au Messie" lit-on en Jean V. Seul le Christ possède le droit de juger les personnes, parce que seul, en tant que Dieu, il les pénètre et les connaît vraiment. C'est ce que l'on voit sur le porche de nos cathédrales: le jugement rendu par le Christ, seul juste juge. Comme je le propose plus haut, il faut distinguer ici : juger les personnes et discerner leurs actions. "L'homme spirituel juge de tout" dit saint Paul. Cela ne signifie pas qu'il juge les gens en pénétrant les recès de leur cœur. Seul Dieu peut le faire. Mais cela signifie qu'il juge de toutes les situations, qu'il possède une intelligence particulière des situations, celle que donne la sagesse.

Dernier point: il nous faut donc nous abstenir de juger les autres, puisque nous ne les connaissons pas vraiment. Mais pas seulement les autres : nous-mêmes. Nous avons le plus grand mal à nous juger nous mêmes, nous avons toujours tendance à exagérer nos qualités, parfois aussi à exagérer nos défaut. Laissons nous juger par le Christ, ne nous laissons pas impressionner par les jugements que nous portons sur nous-mêmes et enfin, d'un autre côté, n'hésitons pas à discerner à juger des situations dans lesquelles nous nous trouvons. C'est à cela que le Saint Esprit lui-même nous pousse.

vendredi 8 septembre 2017

Un pape fabuleux

Non je ne fais pas une crise de gatisme précoce ; je viens seulement de terminer le dernier livre du pape (avec Dominique Wolton) : Politique et société. Près de 400 pages. Un pavé. Bien sûr il y a des redites, mais ce n'est pas gênant, cela contribue au contraire me semble-t-il à montrer qu'il y a une pensée claire du pape et que les "petites phrases" dont il a le secret ne sont pas des piques gratuites mais comme des stalactites tombés de la paroi rocheuse et qui en proviennent. Il y a effectivement - c'est la première fois que cela m'apparaît avec tant de clarté - une pensée du pape, que l'on retrouve sur tous les sujets. Un regret ? Que la théologie soit trop discrètement évoquée pour que l'on puisse vraiment saisir le système théologique du pape, comme on comprend ici son approche politique.

Avec François, l'Eglise a un pape qui est en avance sur son temps, un pape qui a saisi l'aspect particulier que doit prendre une pastorale soucieuse de réussir dans la société matérialisée dans laquelle nous vivons, je dirais : un pape authentiquement personnaliste. Il ne me semble pas exagéré de considérer qu'il fait sienne la distinction que propose Laberthonnière entre les êtres et les choses. Les humains, quels qu'ils soient, sont tous des êtres, à l'image de Dieu. Chaque être vaut infiniment plus que toutes les choses. Preuve ? Chaque être se détermine librement par rapport à Dieu, en ce sens chaque être possède une destinée. "Le christianisme n'est pas une science. Ce n'est pas une idéologie. Ce n'est pas une ONG. C'est une rencontre (...) Comment élargir les conditions pour l'écoute des autres, c'est la mutation que l'Eglise doit faire". Comment ne pas souscrire à ces formules ? Comment ne pas voir se profiler l'image de Pascal et la réalité trop souvent tue de la grâce efficace dans cette exaltation de la "rencontre" ? L'Eglise de François est augustinienne et en ce sens "janséniste". Elle met la grâce avant la science et se garde de toute idéologisation d'un contenu de pensée chrétien. Elle met la grâce au-dessus de toutes les bienfaisances purement humaines, et c'est pour cela qu'elle n'est pas une ONG, malgré tant d'apparences contraires.

L'Eglise doit muter : ce qu'elle doit perdre en route, ce n'est ni sa liturgie (à Dieu ne plaise), ni ses dogmes (qui sauvent notre esprit de l'ignorance), ni sa morale (à condition, note le pape, que l'on considère la morale non pas comme un monde en soi mais comme une conséquence de la rencontre avec le Seigneur)... Ce qu'elle doit perdre en route, c'est ce qui l'empêche d'écouter les hommes, le cléricalisme et la rigidité, j'emprunte ces deux mots au langage du Saint-Père. J'en ajouterai un troisième ! l'idéologie.

Le pape emploie ce dernier terme très souvent. Il ne faut pas voir dans ce qu'il stigmatise comme idéologique ce que Marx appelait ainsi : la pensée qui se serait d'elle-même mise au service du Grand Capital (ou au service de l'Or, comme dit Maurras dans L'avenir de l'intelligence). Non ! Le mot "idéologie", employé par François, c'est de manière générale toute forme de pensée close sur elle-même et menacée de la fameuse maladie du perroquet que l'on nomme psittacisme : cette maladie, vous savez, qui apparaît quand la répétition dispense de la compréhension.

J'imagine quelque grave théologien me lisant d'aventure, je le vois plissant les yeux avec un air sceptique. L'objectant dirait sans doute sans s'occuper du pape : "ce christianisme là est un christianisme sans doctrine, une pure mystique, c'est-à-dire un état d'âme"...

A quoi je répondrais qu'il ne faut pas confondre "état d'âme" et "état de l'âme" et qu'il reste absolument vrai que le christianisme est un état de l'âme augmentée, sur-naturalisée, divinisée...

 Mais je voudrais souligner encore autre chose dans ce beau livre du pape François, qui a le don des petites phrases aux grands effets. Pour lui, la foi n'est pas seulement cet acte de vital, auquel notre objectant reprochait de n'être qu'un état d'âme. C'est une réalité objective, une réalité qui s'objective dans les cultures chrétiennes : "Une foi qui ne devient pas une culture n'est pas une vraie foi. Le voilà le rapport entre foi et culture : l'inculturation de la foi et l'évangélisation de la culture". Dans cet éloge de l'inculturation, on voit se profiler le risque du morcèlement de chrétientés inculturées que leur éloignement géographique contribue à rendre incompatibles les unes avec les autres.. Mais ce risque est un beau risque car la culture chrétienne agrandit toujours l'humanité, comme l'avait bien vu l'anthropologue René Girard. Et les cultures chrétiennes convergent toujours finalement, comme aujourd'hui fonctionnent ensemble les deux poumons, Orient et Occident de la sainte Eglise de Dieu. Moscou, Rome : des cultures différentes qui finissent par se rencontrer, non pas dans une synthèse artificielle, mais dans une sur-thèse différenciée, si l'on reprend le vocabulaire du pape.

Cette culture chrétienne, liturgique, théologique, artistique, les vandales post-conciliaires avaient espéré nous en priver. Nous en jouissons aujourd'hui en sécurité grâce à Benoît XVI. Cette culture chrétienne traditionnelle est la plus riche au monde, la plus diverse, la plus longue et la plus convergente en même temps.  Elle est comme un biotope favorable au développement de notre foi, pas seulement une contre-culture, dans notre monde matérialisé, mais un accomplissement humain intégral (pour reprendre un adjectif cher au pape) et qui ne peut nous être ôté.

Deux remarques pour finir : nulle part je n'ai vu le pape prétendre être responsable du développement humain intégral que par ailleurs il appelle de ses voeux. Le Père Stalla Bourdillon en fait un Boniface VIII des temps modernes. Mais sa lecture nous emmène à mille lieu de cela. François se veut seulement serviteur des serviteurs de Dieu. Son impérialisme est celui de la charité.
  
Deuxième remarque : je traiterai dans un prochain post ce qui concerne les relations entre le pape et les migrants.                                                                               

mercredi 30 août 2017

Philippe Aucazou: «Tant de choses existent en ligne... L'idée est de mettre du lien entre elles»

Les visiteurs du MetaBlog auront remarqué la petite fenêtre (en haut à droite de chaque page), qui indique le calendrier. Cette nouveauté est due à Philippe Aucazou, qui nous présente ici ce qu'il nomme le «théochrone».
   
Vous proposez un « théochrone » - de quoi s’agit-il ?
C’est un calendrier liturgique universel. Divers règles régissent le calcul du comput (computus) ecclésiastique. Ces règles sont simples, il suffit de les donner à l’ordinateur (computer), qui détermine ensuite le calendrier, sans limitation de temps.
Bien – cependant, divers sites le proposent déjà.
Bien sûr. Une particularité du « théochrone » est de proposer une recherche par date, par l’intitulé des fêtes. Une autre particularité est d’envoyer, pour chaque fête, vers des ressources en ligne – typiquement, vers les pages d’introibo qui donnent les textes de la liturgie, ainsi que leur commentaire par les plus grands : Dom Guéranger, Pius Parsch, le Bienheureux Schuster.
Et tout cela, donc, en cliquant depuis votre site ?
Depuis votre site également, puisque vous avez installé notre ‘widget’. Il s’agit d’un petit morceau de code à placer sur une page pour que s’y affiche le principal, à savoir la date et ses fêtes. En cliquant sur chaque fête vous arrivez sur les textes du jour, sur des pages extérieures. En cliquant sur les flèches, vous faites défiler le calendrier. En cliquant sur la date, vous arrivez sur le site propre au théochrone, pour divers recherches.
C’est d’une simplicité désarmante… et efficace.
Tant de choses existent en ligne. L'idée est de mettre du lien entre elles. Ce calendrier peut se voir comme un tuyau entre les visiteurs de blogs traditionalistes et les sites de liturgie. Amis blogueurs, contactez-nous et nous vous envoyons le code.
Votre idée semble assez aboutie.
Oui et non. Nous l’avons dit, ce calendrier se veut universel. Les possibilités d’enrichissement sont encore importantes. En amont, par ajout de spécificités locales du comput – et en aval en donnant accès à plus de textes, ceux du bréviaire par exemple.
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mardi 29 août 2017

Qu'est-ce qu'un Christ humanitaire

En cette fête de saint Augustin légèrement dépassée, je tombe, en lisant La Vie, sur une formule du Père Stalla-Bourdillon, responsable du Service pastoral d'étude politique, qui me semble révélatrice, c'est-à-dire porteuse de vérités. Nous sommes en plein dans le débat sur les migrants, sur ce droit opposable universel que le pape François, au nom de la Personne humaine, veut voir conféré aux migrants, qui déferlent sur l'Europe depuis la Syrie, l'Afghanistan, l'Irak, la Somalie, le Tchad et toute l'Afrique sub-saharienne. Loyalement le Père Stalla-Bourdillon fait son métier, en défense de la parole pontificale.

Son premier argument ? Une nouvelle définition de la fonction pontificale. Pour lui, il faut reconnaître, je cite, que "la responsabilité du pape est d'abord le développement humain intégral, tel qu'il est apparu dans la personne [divine] du Christ".

On peut rapprocher cet essai pour la délimitation d'un rôle qui soit propre au Successeur de Pierre, mais qui touche en même temps à l'univers et à l'universel, de cette belle appellation, qui resurgit depuis Vatican II : "pasteur universel". Le pasteur est celui auquel le Christ a confié solennellement ses brebis, après sa résurrection (Jean 20). Quant aux brebis, elles ne sont pas toutes explicitement de "ce" bercail (Jean 10). Le pape-monde a une fonction qui dépasse cette confession particulière qu’est le catholicisme. "Doux Christ en terre" disait Catherine de Sienne, chargé, au nom du Christ, du salut du monde, il est bien le pasteur universel. On peut dire que la personne de Jean-Paul II a illustré, pour la première fois depuis les grands papes du Moyen âge, cette fonction du pape-monde, qui dépasse toutes les limites humaines, comme l'Eglise dont il a la charge, parce qu'elle est à la fois l'Eglise visible et l'Eglise invisible. Nous avons trop tendance à juger le pape en tant que chef de l'Eglise catholique (par quoi nous entendons de façon humaine, trop humaine le catholicisme). Or il est beaucoup plus que cela, puisqu'il est le pasteur universel, pour qui le salut ou la damnation d'une âme quelle qu'elle soit ne peut pas être un événement indifférent.

Faut-il inférer de ce premier point, avec le Père Stalla-Bourdillon, que "la responsabilité du pape est d'abord le développement humain intégral"?

Cette idée de développement humain intégral fait florès depuis l'encyclique Laudato si. Elle permet de concilier dans une seule vision le service de la Planète et le service de l'homme tel qu'il est sorti des mains de Dieu. Mais faut-il aller jusqu'à dire que la destinée surnaturelle de l'homme fait partie de son "développement intégral", alors que, nous le savons, cette destinée est essentiellement gracieuse ? Plus difficile encore, dans l’autre sens : peut-on accepter qu'un développement humain intégral soit synonyme de salut ou de réalisation surnaturelle ? Suffit-il de réaliser une harmonie aléatoire des forces divergentes qui se partagent trop souvent notre humanité pour considérer que l'on a, par là même, accompli la visée de l'Eglise et que rien ne nous manque ? L'humanisme intégral de Jacques Maritain (1936) n'allait pas jusque là, le philosophe thomiste reconnaissant que la nature ne peut prétendre se réaliser sans le surnaturel, qui est donné, qui est en plus, par grâce, comme une seconde chance, pour l'homme qui, de son côté, reste essentiellement pécheur, tant qu'il ne peut déployer que les forces de sa nature. Il ne suffira pas, parvenu de l'autre côté du voile, de dire au Christ : "J'ai pratiqué un développement humain intégral", "J'ai été responsable du développement humain intégral" pour être sauvé.

Comme pasteur universel, la responsabilité du pape n'est pas "le développement humain intégral", mais le salut des âmes, par la prédication de cette parole, affutée comme un glaive à deux tranchants, qui pénètre en tout homme, « d'une manière que Dieu connaît », à la jointure de l'âme et de l'esprit, pour provoquer un amour "plus grand que notre coeur".

Quant au développement humain intégral, il correspond à la connaissance que l’homme prend de lui-même en régime de chrétienté. Bien entendu, le pape n'en est pas responsable, même s’il est engagé, avec tous les autres acteurs de la chrétienté, conscients et inconscients, dans sa réalisation. Ce sont néanmoins les autorités temporelles, surtout quand elles sont chrétiennes mais pas seulement, qui doivent en rechercher l'accomplissement au-delà des confessions particulières, mais en deçà de l'esprit, qui lui va beaucoup plus haut, "passant infiniment l'homme". Sur la nature de ce développement humain intégral, il importe également que les Institutions internationales permettent aux Etats de se mettre d'accord. Il est vrai qu'elles le font mal. Mais est-ce une raison pour que le pape, chargé du salut du monde à l'image du Divin maître, se sente en plus responsable de ce salut temporel, de ce bien commun universel, de ce développement humain intégral des diverses sociétés, qu'elles soient ou non d'origine chrétienne ? Je ne le crois pas.

Le Père Stalla-Bourdillon me semble ici, pourtant, un parfait interprète. On sent que cette responsabilité du bien commun universel, c'est à quoi aspire la papauté depuis longtemps. Je pense à certains textes de Pie XII sur le sujet. Certains passages de Caritas in veritate, l'encyclique sociale de Benoît XVI (2009) le laissaient penser aussi, cette idée par exemple d'un groupe de sages, groupe arbitrant des conflits planétaires, dont le pape aurait tout naturellement fait partie. Pour cette fois, pour aujourd'hui, le théoricien est le Père Stalla-Bourdillon. Il interprète la pratique migratoire du pape François, en des termes qui montreraient qu'il ne se sent pas d'abord responsable de cette première loi qui est le salut des âmes, comme dit le Codex, qu'il ne se sent pas responsable de la christianisation des âmes, mais plutôt d'une abstraction séculière qui concerne au premier chef les autorités temporelles : ce que le Père Stalla-Bourdillon nomme le développement humain intégral.

Ainsi, contre le concile Vatican II et sa théorie néo-thomiste de l'autonomie des réalités politiques, la papauté contemporaine a eu beau renoncer à la tiare, insigne moyen-âgeux, à la faveur de cette confusion entre la nature et le surnaturel que porte l'expression "développement humain intégral", elle connaît la même tentation que la papauté médiévale d'Innocent III à Boniface VIII, cette confusion du spirituel et du temporel. Comment se formule l'augustinisme médiéval ? "Le pape est celui par lequel règne tous les rois de la terre" écrit saint Thomas d'Aquin (ou bien est-ce Ptolémée de Lucques ?) au chapitre 16 du De Regno. "La responsabilité du pape est d'abord le développement humain intégral" écrit de la même façon le Père Stalla-Bourdillon aujourd'hui... Vertigineux rapprochement ! De part et d'autre on constate la même "temporalisation du Royaume de Dieu" que déplorait Jacques Maritain dans le Paysan de la Garonne et la même volonté d'atteler le successeur de Pierre à un projet temporel universel, dont il serait la clé de voûte.

Inutile de préciser ce que l'humanité sait obscurément depuis la Tour de Babel : que ce projet temporel universel est "vanité et poursuite du vent"...

On m'objectera sans doute que le Père Stalla-Bourdillon, dans la formule que j'ose incriminer, prend soin de préciser qu'il s'agit du développement humain intégral "tel qu'il est apparu dans la personne du Christ". En réalité cette précision ne précise rien et confond tout : de quoi parle-t-on dans le "développement humain intégral" ? Dans la deuxième partie de son texte, le Père appelle dans la logique de son propos à "opérer une distinction entre la personne et la croyance", à ne pas "enfermer une personne dans sa croyance religieuse", bref à ne pas essentialiser les appartenances religieuses, et il précise : fussent-elles chrétiennes. Mais le Christ, qu'il revendique comme modèle du développement humain intégral, n'est-il pas l'origine de notre appartenance, le chrétien par essence, le religieux de Dieu, le frère universel, celui qui ancre en Dieu ceux qui le cherchent ? Et celui qui s'approche du Christ ne voit-il pas justement son essence humaine se réaliser, bien au-delà du projet biologique que porte notre nature commune?

Il y a donc une contradiction drastique entre d'une part cet effort de relativisation des croyances (parmi lesquelles la chrétienne au premier chef), qui aboutit, dans le texte du Père, à mettre en avant "cette même et unique nature qui nous forme" et d'autre part sa volonté de réduire "le développement humain intégral" au Christ. Dans la deuxième perspective, on est obligé de dire que le développement vient du Christ et de la foi au Christ et que l'islam (puisque c'est de cela qu'il est question) s'en éloigne dans la mesure où il s'éloigne de l'enseignement du Christ. Mais alors que reste-t-il de tout l'effort du Père, visant à "relativiser les croyances" en insistant sur "cette même et unique nature qui nous forme" ? On est obligé de reconnaître qu'il fait coexister deux discours de manière purement rhétorique, j'allais dire de manière pieuse, mais en dehors de la rigueur des termes auxquels il fait appel.

Il me semble que cette théologie qui prétend identifier le Christ avec "cette même et unique nature qui nous forme" est une théologie vaine, qui s'affranchit de la loi de non-contradiction, au profit d'un simulacre de Christ, sorte de zombie théologique, qui n'aurait plus ni frères ni soeurs, qui ne serait plus capable de faire des chrétiens et se contenterait de savoir recevoir, bonasse, tout individu au nom de son humanité.
   
Bref, il me semble que nous sommes devant le choix de deux Christ :
  • Le Christ qui, dans une sorte de jeu de miroir, se contenterait de l'humanité de l'homme dans son développement intégral : que cet homme soit chrétien, musulman ou autre, il importe de relativiser sa « croyance » (de façon significative, on ne parle pas de foi ici) au profit de son humanité, qui est le seul absolu, celui que Dieu a créé.
  • Et puis le Christ qui est venu pour augmenter l'humanité par la foi en lui. Foi explicite, foi implicite, lumière innée, "qui éclaire tout homme venant en ce monde", lumière adventice qui fait de lui un fils de Dieu...
Pas une seconde je ne mettrai en cause la foi du théologien. Mais j'ai peur que la logique des concepts qu'il développe ne poussent les lecteurs inattentifs du Père Stalla-Bourdillon à se rattacher à la première de ces deux images du Christ, qui n’est manifestement pas celle du christianisme réel.